Emmanuelle Hascoët :
Nous sommes chez Anne à la Galerie de la Corne de Fer, la galerie qui te représente. Peux-tu nous parler de ton parcours ? Comme t’es-tu formée au dessin ?
Liz Hascoët :
J’ai un parcours en arts appliqué avec un BAC arts appliqués. Comme j’aimais le dessin et la matière, c’est -à-dire les couleurs et les textures, je suis partie vers une pratique du textile. J’ai fait un BTS à Roubaix qui m’a fait découvrir ce qu’était une maquette textile, des déclinaisons colorées, et le tissage surtout. J’avais pris le tissage en option car j’aimais aussi la technicité du tissage. Après le BTS j’ai fait le choix de partir à l’étranger en Finlande (au lieu de poursuivre aux Arts déco à Paris) car j’avais envie d’ailleurs. Ma prof de l’époque m’y a invitée. J’ai étudié un an à l’université de de Turku en textile. Cela m’a permis d’expérimenter la pratique du tissage, d’apprendre l’anglais et surtout de partir faire un projet en Allemagne afin d’aller y présenter des maquettes textiles. Il y avait beaucoup de partenariat de ce type au sein de l’école entre les étudiants en design produits et les étudiants en arts appliqués. Nous sommes également parties avec d’autres étudiantes à Stockholm dans ce cadre afin de présenter nos maquettes de tissus. Le studio « FASAD » en Suède m’a d’ailleurs acheté mon premier dessin dans ce cadre afin de l’imprimer en sérigraphie.
La personne en charge des échanges européens au sein de cette université finlandaise m’avait évoqué une université en Ecosse pour poursuivre ma formation. Je suis revenue en France afin de passer les équivalents nécessaires en anglais tout en étudiants les tissus à usage technique. Dans ce cadre j’ai rencontré une personne de cette université écossaise Heriot Watt qui m’a invité à postuler. J’ai été sélectionnée et j’ai fait le choix de préparer une licence en tricot en un an. J’ai ensuite pu poursuivre en année de Master en textile car je voulais travailler sur la notion d’identité et de territoire. C’est à partir de là que j’ai commencé à broder avec en tête les costumes bretons brodés de dessins et de perles de ma famille. Je voulais par ce biais raconter d’où je viens, dire le territoire sur lequel j’ai grandis, montrer le lien entre la terre et la mer et le lien avec le textile. Cette technique d’ennoblissement des costumes par la broderie qui raconte l’histoire des gens en fonction des territoires ainsi que le choix des motifs m’inspirait.
E.H : Anne nous montre un magnifique foulard en laine et lin. C’est une création originale.
Anne Le Moal : Ce foulard a été créé à la fin de son parcours de formation il y a treize ans avec des personnages et des matières en lien avec son identité. Ces matières étaient travaillées à Locronan. Il ne reste qu’une ou deux pièces uniques de ce foulard à la galerie.
EH : Et ces lignes, ce croisement sur le foulard ? Est-ce un rappel des tissus écossais ?
L. H : Non en fait c’est plutôt le symbole de la croix pour marquer le poids de la religion. C’est un motif, une géométrie textile récurrente. On peut y voir aussi la géométrie des parcelles de terrains très découpée avant le remembrement. Quant aux couleurs jaune et bleu, elles évoquent à la fois les couleurs du Finistère mais aussi la lumière des phares en pleine mer. J’y ai inscrit plusieurs connotations.
E.H : Mais alors, le dessin dans tout cela ? Il est toujours présent malgré tout.
L.H : Oui il est toujours présent. Cela me permet de raconter ma rencontre avec Fanch Moal à Pont-Croix quand j’avais une dizaine d’années. Il est l’artiste pour lequel la galerie ici a été créée. Il m’a raconté une histoire assez drôle sur les esquimaux. Il m’a offert aussi un dessin d’esquimaux en me racontant que la température allait baisser, suite à la remontée d’un courant d’air froid inattendu, et que les esquimaux allaient s’installer en Baie de Douarnenez. Je l’ai cru et je lui ai fait un dessin en imaginant ces esquimaux. Puis nous avons continué à échanger autour du dessin. Nous allions nous balader, discutions de dessins, de couleur, des pratiques techniques. Je l’accompagnais dans la boutique quand il venait acheter son matériel à Quimper.
E.H : Il a décelé un talent et a mis en place un compagnonnage au fils du temps.
L. H : Oui c’est cela. Il m’a donné l’envie de travailler le dessin : observer, travailler et traduire.
E.H : Est-ce cette rencontre qui a suscité chez toi l’envie de prendre un crayon et de dessiner ou est-ce que plus petite tu dessinais déjà ?
L.H : J’avais déjà cette envie. Et puis mes parents m’emmenaient dans des expositions, des galeries. Ce qui je m’en rend compte était assez remarquable. C’est un mélange de plein de choses : l’œil, le trait, le rapport à la nature, au jardin…
Mais cette envie de continuer à travailler le dessin me vient de Fanch. Ensuite la poursuite de mes études en arts appliqués m’a emmené à développer de toute façon cette pratique.
E.H : Et pourquoi n’as-tu pas choisi d’aller aux Beaux-Arts ?
L.H : Je voulais aussi travailler la matière, ouvrir le spectre. J’avais la volonté de pouvoir aussi choisir plus vite un métier. Le côté « applicable » du design me rassurait même si au final j’ai fait le choix de la création artistique.
Le dessin m’a toujours accompagnée. J’ai certes choisi le parcours « Textile » mais sans dessin on peut faire du tissu mais pas d’imprimé. Et pour moi le motif dessiné était important à maitriser.
Je venais régulièrement voir Fanch pendant mes études. Je lui montrais mes dessins.
E.H. : Et comment ce lien avec Anne et Fanch a t’il pris de l’ampleur ?
L.H : C’est Fanch qui m’a donné mon premier boulot en 2004. Il m’a embauchée un été pour travailler sur une commande des grandes toiles et partager des connaissances techniques. Je l’aidais pour la préparation des châssis, des couleurs etc. La Corne au fer a ouvert en 2010, et Anne et Fanch m’ont proposé d’assurer l’accueil de la galerie à l’été 2010 alors que j’étais encore étudiante. J’ai terminé mes études en 2011. J’ai ensuite eu un emploi en recyclage dans le textile pendant deux ans. En 2013 A&F m’ont proposé d’exposer mon travail à la galerie.
E. H : Tu avais donc déjà des œuvres disponibles pour l’exposition ?
L. H : En fait j’ai travaillé pour produire l’exposition. Elle a eu lieu et suite à cela j’ai décidé de quitter mon emploi dans l’entreprise de recyclage pour me consacrer au métier de dessinatrice en ayant la chance d’avoir déjà une galerie qui me suive. C’est précieux car cela pousse à produire et est rassurant car quelqu’un croit en notre démarche. Il me fallait en parallèle poursuivre mon chemin mais j’avais au moins cette base pour restituer mon travail.
C’est un pilier d’avoir un lieu fixe.
E.H : C’est certain et j’imagine qu’aussi qu’une exposition collective peut amener à produire un nouveau corpus ou rassembler des œuvres inattendues.
L.H : Oui. Cependant la galerie ne m’impose aucun thème. Si je veux travailler sur l’Arctique, Anne accueillera ce que je produis. J’ai une vraie liberté de création.
E.H : Alors venons-en justement à l’Arctique. Nous nous sommes rencontrées en 2018. Je travaillais alors avec le Laboratoire BeBest à l’IUEM de Plouzané à Brest afin de montre des résidences embarquées et projets arts et sciences. Laurent Chauvaud le directeur du laboratoire et moi-même avions reçu une lettre de ta part afin de nous présenter ton travail et de savoir s’il serait envisageable de t’accueillir au sein du Laboratoire. Le scientifique océanographe en charge du Laboratoire et moi-même avons eu de coup de foudre en voyant ton dessin de plongeur et nous t’avons proposé de te rencontrer. En effet il semblait intéressant d’ouvrir une résidence à une artiste qui maitrisait l’art du dessin car on sait que les naturalistes pratique le dessin de façon précise. C’est un savoir-faire qu’ils apprennent. Ton dessin s’apparentait pas mal à des dessins naturalistes justement. Les scientifiques ont tout de suite adhéré à cette technique, à ta création car il y avait une reconnaissance.
C’était assez inattendu car nous notre travail n’était pas encore reconnu. Comment nous avais tu identifiés ? Et pourquoi étais tu motivée à travailler avec des scientifiques. Peux-tu nous parler de ce lien avec ce milieu, mais aussi de ta faculté à intégrer des équipes de femmes et d’hommes au travail par ailleurs pour les comprendre, les observer et les dessiner ?
L.H : Pendant l’été 2014 lors d’une exposition à Lesconil, j’ai rencontré la graveur Beatrice Giffo qui m’a initiée à son art. Elle m’a aussi proposé d’exposer au festival « Si la mer monte » qui traite de la montée des eux à L’Ile Tudy et se posait en lanceur d’alerte. En 2015 le thème était l’arctique. J’ai donc commencé à m’intéresser à cette région du monde et j’ai produit pour le festival mes premiers dessins. J’ai dessiné mes premiers plongeurs ; motif que j’ai réinventé chaque année au fils des thématiques. J’ai exposé et donc crée pendant 5 ans pour ce festival. Il y avait derrière cette pratique une volonté de ma part de comprendre un peu plus de choses sur les conséquences du réchauffement climatique sur l’océan, de connaitre aussi mieux les scientifiques qui plongeaient pour l’étudier, en étudier les espèces vivantes. J’ai donc ressenti le besoin de passer du temps avec ces spécialistes sur le terrain.
Il est vraiment important pour moi de comprendre ce que je dessine. Je veux connaitre l’histoire derrière le modèle, me créer un imaginaire.
En 2016, lors du festival j’ai rencontré Anne Quémérer l’exploratrice est passé sur le festival. Nous avons eu un bel échange. Lors de ce même festival Michel Glémarrec, Docteur d’État en océanographie biologique, expert de Maturin Meheut (que j’adore) et consultant en écologie marine a vu mon travail et m’a suggérer d’aller échanger avec des biologistes au sein de Laboratoire. C’est suite à cela que j’ai contacté Le Laboratoire Bebest pour me faire connaitre.
Ce sont ces des heureux croisements.
E.H : J’aimerais maintenant que l’on évoque ta façon de travailler. Il y a dans ton protocole de travail un premier besoin de comprendre. Tu vas d’abord enquêter un peu comme un documentariste, un journaliste pourrait le faire en faisant ses repérages, enquêtant sur le sujet avant de produire ses images, ou d’écrire son sujet. Tu tiens au préalable à comprendre comment les choses fonctionnent, où il faut se rendre exactement, avec qui il faut s’entretenir. Comme tu t’intéresses à espèces vivantes et à des phénomènes physiques ou naturels, tu vas allez étudier de façon encyclopédique ces sujets avant de les croquer. La rencontre avec les scientifiques était parfaite dans le mesure où tu as besoin d’interlocuteurs. Cette plongée dans le laboratoire te permettait donc de faciliter ce travail de préparation au dessin.
L. H : Oui absolument. De plus il y a un échange humain, « vrai », qui pour moi est primordial.
Ce lien avec la personne me donne plus de réel. La perception de mon interlocuteur sur le sujet que je vais dessiner m’intéresse et je vais aussi possiblement m’en nourrir pour faire mon dessin si cela m’impacte. L’histoire que je vais traduire et qui m’a touchée sensiblement va intégrer mon dessin.
E.H : Il faut expliquer aussi qu’au-delà de ces recherches et des ces échanges, du fait que tu prennes parfois quelques photographies, voir des rares croquis, comme on prendrait des notes, que tu te nourrisses des documents que l’on te donne et que tu lis scrupuleusement, te ne réalise jamais ton œuvre sur le terrain.
Il y a une seconde étape dans l’atelier. Là ton esprit se met en branle rassemblant tout ce qu’il a charrié et là tu ressors en dessin représentant toute cette matière. Tu vas te mettre à dessiner dans cette seconde partie. Le geste retranscrit en une fois tout ce qui a été travaillé au préalable. Explique-nous ?
L.H. : Je nourris ma créativité pour produire ensuite quelque chose de percutant. Je mets plein de chose dans « ma valise » et quand j’arrive à l’atelier, je brasse tout et me demande :
Que vais-je raconter ? Que vais-je montrer en première ligne ? en arrière-plan ? Je commence par placer des éléments, c’est-à-dire dessiné d’un trait mes premiers dessins, pour poser les bases de l’histoire puis je développe de plus en plus. Je dessine ensuite ce qui viennent en seconde position. J’y vois ensuite plus clair pour comprendre ce que je dois rajouter ensuite. Je travaille par strate. Mais quand je rentre à l’atelier j’ai déjà la vision de ce que je veux faire parce que j’ai toute cette masse d’information.
L’histoire que je vais raconter s’écrit par le dessin, le trait
E. H : La notion « d’histoire » est intéressante car chaque dessin finalisé, chaque composition, voire chaque fresque nous raconte un évènement, un geste, un moment vécu.
Je me souviens avoir lu les mots d’Alexis Gloaguen te concernant qui dit parfaitement que tu dessines comme une boxeuse. Ton geste serait direct, radical, comme on assènerait un coup avec une précision, une légèreté et paradoxalement une force. Il y a de la force et de la légèreté dans tes traits. C’est cela que je trouve impressionnant : l’absence d’esquisse et la capacité à tout retranscrire directement.
L. H : Oui c’est une énergie. C’est incisif. L’idée vient de Fanch qui me disait toujours : « Heureusement que tu dessines et que tu n’es pas boxeuse. Car ce serait un carnage ! ». C’est un trait franc et directe. Je ne sais pas faire autrement. Je ne fais pas de virages. Je vais droit au but. J’ai grandis dans une ferme. Je vais à la terre directement.
E. H : Oui certainement mais tu rends cela possible car auparavant tu t’es nourrie de toutes ces informations. Tu as préparé, répété en quelque sorte. Ton cerveau a macéré tout cela et cela se ressent dans le trait du dessin.
Tu n’as pas de carnets de croquis mais tu as d’étonnant carnets. Ce sont des carnets dans lesquels tu écrits beaucoup, parfois tu gribouilles des cartes. Tu décrits tes dessins ais tu n’y dessines pas. C’est très étonnant.
L.H : Oui je pense mes compositions comme des mini cartes avec des flèches et des mots.
Je place me éléments. Je compulse aussi des photos faites moi-même ou glanées. Je le fais ensuite défiler avant de commencer à dessiner. C’est un temps de classement, de rangement avant de me lancer afin de savoir vers ou je veux aller. Je place mon cadre et je dois ensuite décider de ce que je vais placer à l’intérieur et où je vais les placer.
E. H : En fait le surgissement de ton geste est un surgissement préparé.
L.H : Quand j’ai trop de choses j’ai besoin d’organiser la composition, le tableau ou je vais assembler mes dessins au fur et à mesure. D’où ce croquis fléché qui m’aide à mettre de l’ordre dans l’assemblage.
E.H. : Dans les deux projets que nous avons réalisés ensemble il y avait tout de même une « commande » en filigrane. Pour « Arctique Blues » il s’agissait de travailler avec des océanographes et des écologues afin de réaliser u fresque dessinée explicitant leurs démarches et leurs parcours pour une grande exposition. Dans le cas présent du Marais de Séné, il te faut suivre le travail des ornithologues afin de raconter leur travail au quotidien et illustrer les allers- retours sur le marais de trois espèces d’oiseaux.
La commande est-ce un cadre qui te contraint beaucoup ou au contraire, est-ce que ce cadre permet une liberté particulière de création ?
L. H : Les cartes blanches et les commandes sont pour moi des prétextes à aller plus loin et à creuser un sujet. Cela m’apporte du concret. Le fait d’être passée par une formation en arts appliqués m’y a préparé. Il y a toujours à la base une question posées à laquelle il faut répondre par le dessin. Je sais faire cela de par mon parcours. J’aime ce mélange entre liberté d’expression créative et ligne à suivre. En design et en arts appliqués on nous demande de créer un objet précis et utilisable qui pourra ensuite prendre une forme originale tant que le cahier des charges sera respecté. Cette notion de commande est en lien avec mon parcours et laisse la place à la partie sensible de la création en même temps.
E. H : C’est je pense la raison pour laquelle ont fait appel à toi. C’est une « commande carte blanche » ! La liberté dans la contrainte.
L. H : Oui c’est aussi ce que je retrouve avec l’Atelier des noyers pour la poésie ; il y a un cadre (le livre) un texte et dans cela je suis libre d’illustrer les choses comme je l’entends. Ces personnes avec qui je travaille me font confiance et me donne le temps nécessaire à ma création. Je ne suis pas bonne du jour au lendemain. J’ai besoin de temps pour produire et mes commanditaires le savent. Sinon je préfère orienter vers d’autres auteurs capables de produire des illustrations rapides. Il me faut un temps de maturation.
E. H : Et comme cela se passe sur des commandes presse éditoriales pour le Chasse-Marée par exemple ?
L. H : Dans ce cas ils m’achètent des dessins déjà réalisés. J’ai eu l’occasion de produite une commande rapide pour illustrer un article sur Anita Conti. J’y suis parvenue en m’inspirant de photographie d’archives et autres documents glanés… mais j’en ai fait des insomnies ;-). J’ai besoin de cette confiance et de cet espace alloué.
E. H : Pour le travail qui nous occupe nous avions ce cadre idéal. C’est Guillaume Gélinaud le directeur de la Réserve naturelle du Marais de Séné, au sud de Vannes, dans le Morbihan qui m’a approchée suite à l’exposition « Arctic Blues » où il avait découvert ton travail.
Il a souhaité de donner une carte blanche pour travailler sur une saison de migration d’oiseau avec la demande d’illustrer au moins quatre espèces phare du marais. Un temps relativement long de production était accordé avec une échéance d’exposition l’année suivante. Elle ouvrira en février 2025.
Peux-tu nous en parler de cette commande et de tes échanges avec les ornithologues et le personnel de la réserve ?
L. H : Au Marais j’avais plusieurs interlocuteurs, même si Guillaume était mon référent scientifique le plus central. Comment s’intéresser à ces oiseaux de la réserve qui incarnent des problématiques sur lesquels ces observateurs se penchent par des observations, la pose de bagues, de GPS ? Mon idée était donc de passer du temps dans le marais pour observer les oiseaux mais aussi pour échanger avec les ornithologues et les animateurs de la réserve. Je me suis surtout entretenue avec Guillaume, avec le garde de la réserve et avec Vincent qui est animateur. Je me suis rendue sept fois au marais tout au long de l’année passée. J’y restais une journée, parfois deux selon les saisons ou les manipulations prévues. Sur la réserve il y a des zones ouvertes au public et d’autres à l’extérieur, plus éloignées. Il me fallait couvrir toutes ces zones, toutes les saisons, les évolutions de la rivière. J’ai voulu couvrir aussi partager un moment de pêche afin de comprendre de quoi se nourrissent les oiseaux. Sur place j’observe, je les observe aussi pendant leurs manipulations, je prends des notes, quelques photos et surtout je les questionne et échange beaucoup avec eux.
J’ai beaucoup observé les avocettes qui sont suivies par un système de baguage. J’avais donc besoin de leurs expertises pour lire les couleurs des bagues et comprendre de quoi tout cela relevait. Guillaume recoupait ses données et était capable de dire si une avocette venait de Pologne ou de Russie. Il y a une histoire derrière chaque oiseau et un rapport à un lieu, une espèce et une personne. Je dois rendre compte de la problématique de l’humain et de son regard porté sur un territoire. Même si je pouvais me balader seule, je devais souvent être accompagnée dans certains coins du marais. J’ai pu grâce au garde avoir accès à des zones ou quasiment personne n’est autorisée à se rendre.
E.H : Tu as beaucoup produit puisque l’idée était de fournir plus de cinquante dessins. Tu représentes les 4 espèces d’oiseaux mais également des scènes de la vie de la réserve comme la visite du public.
L.H : La demande de Guillaume était de porter un regard sur le réserve dans toute sa totalité. J’ai représenté les espèces d’oiseaux mais aussi la présence du public, le travail des médiateurs pour transmettre des connaissances au public. Cette transmission c’est aussi le but de mon travail donc cela était important de la dessiner.
E.H : Ce qui est intéressant et amusant c’est que dans le mesure où tu mêles tout, et que tu restitue tout au même niveau, on a la sensation d’être en présence d’une autre espèce : l’espèce humaine. Cela répond à leur souhait et leur sens du décalage.
L. H. : Oui et j’ai aussi eu des échanges avec des visiteurs, enfants et adultes. Je les ai même guidés sur la réserve et je les ai donc dessinés. Je représente ainsi le travail des animateurs avec qui j’ai passé beaucoup de temps.
E.H : Que voit ont sur ces dessins ? Tu les as classés en plusieurs groupes, plusieurs thématiques. Peux-tu nous expliquer ?
L.H : Il y plusieurs thématiques en effet :
– Le rapport au public.
– La partie de pêche et ses (le gobie et les huitres invasives).
– La représentation des quatre espèces. On y trouve des compositions panoramique composées de plusieurs dessins que je rassemble afin de raconter une histoire très factuelle et des représentations naturalistes mais qui peut aussi partir dans un univers imaginaire ou rêvés. Par exemple ici il fallait raconter la pose des GPS permettant de rendre compte des impressionnants voyages aller-retour des oiseaux à travers l’Europe et la transmission des données informatiques à une large communauté de chercheurs. Je ne voulais pas dessiner ces GPS, ni un graphique et j’ai donc trouver une astuce symbolique plus esthétique, une solution graphique. J’ai donc dessiné une main « universelle » sur un clavier et des cartographies symboliques ou des lignes ses croisent pour évoquer tout cela. Chaque oiseau a une trajectoire qui lui est propre et je voulais faire passer cette idées en dessinant des lignes très diverses sur la carte.
E.H : Peux-tu nous dire quelques mots sur ta technique. En effet tu dessines à l’encre noir mais il y a parfois des ajouts de couleurs. Ont-ils une signification particulière ? Il y a parfois des supports de dessins qui sont différents également. Ici nous avons des papiers blancs et des papiers un peu orangés et qui te permettent de rajouter du blanc sur les dessins. Qu’est ce qui motivent ces différents choix ?
L.H : Ce sont les oiseaux, la volonté de représenter leurs plumages. J’ai toujours un fond blanc ou un autre un peu coloré sur lequel je viens poser les dessins. Cela permet de travailler avec plusieurs tonalités. Je choisi aussi les papiers selon leur grammage, leur texture, leur matérialité.
E. H : En effet on distingue les différentes couches ou aplats des œuvres.
L. H : J’ai choisi le papier beige pour le canard siffleur et le coulis cendré qui ont cette dominante de brun dans leur plumage. Le canard siffleur a été attiré par la mise en place de pâturages dans le marais. Ils viennent manger les jeunes pousses de graminées après l’été.
Je représente aussi la présence des vaches dans le marais et les garde-bœufs qui ne le quittent pas.
Sinon je travaille à la plume qui me permet de varier le trait, avec de l’encre noire ou blanche. Chaque trait est posé d’un jet et ensuite je reviens sur le dessin pour mettre en avant les valeurs. Il faut laisser reposer. Je construits mon image d’un train et je viens ensuite mettre du volume. Comme je travaille au sol, je me lève régulièrement pour prendre du recul et regarder l’ensemble et rajouter de petites touches si besoin.
E. H : L’exposition de Séné présente uniquement des dessins à l’encre mais il faut expliquer que tu pratiques aussi la broderie sur tes dessins.
L. H. : C’est la technique de la broderie. Dans ces cas, je pose le dessin et je viens ensuite le recouvrir le trait par de la broderie. Je travaille des valeurs pour donner du volume. Le dessin à l’encre est mon travail de base mais le fait d’y ajouter du fil rajoute un aspect de mon identité bretonne. Toutes ces couches racontent aussi mon histoire.
Je développe aussi depuis quelque années la technique de la teinture végétale pour la partie textile. C’est encore expérimental mais cela me plait beaucoup d’apprendre à le développer.
E.H : Et la gravure.
L. H : J’ai commencé cette technique avec Béatrice Giffo. J’ai appris la taille d’épargne et la taille douce sur métal. J’ai approfondi les techniques sur cuivre avec Philippe Migné : eau forte et pointe sèche. Ce sont deux techniques différentes. Les techniques et l’histoire des techniques me passionnent vraiment. Les gravures que je réalise sont de petits objets. Mes dessins sont beaucoup plus grands.
Cela me permet aussi de rendre mes œuvres accessibles à différents publics. Les multiples en gravure sont moins onéreuses par exemple.
Ce sont des temps de réalisation qui sont très différentes.
E. H : Tes futurs projets après l’exposition de Séné ?
L. H : Je participerai à une exposition collective autour du végétal, de l’arbre à la Corne de fer bientôt.
J’ai aussi envie de mettre cette teinture végétale au cœur de mon travail, de teinter chaque fil de broderie que je vais faire. Je veux fabriquer les couleurs en fonction du territoire, des plantes qui y poussent. Cela va aussi me permettre de raconter une histoire complémentaire.
J’ai fait plusieurs formations techniques en teinture végétale dont un stage avec Marie Marquet. J’ai vraiment envie de développer cela. J’aime continuer à me former sur des techniques.
Par ailleurs j’anime aussi des ateliers auprès de différents publics qui n’ont pas accès à ces techniques pour les accompagner dans des travaux de broderie que nous inventons ensemble. J’aime l’idée de porter un regard sur quelque chose qui m’a intéressée à travers des initiations. De 2021 à 2022, j’ai travaillé une association « Cordée cordages » qui travaille avec des jeunes filles d’un quartier de Hennebont Le but de ce projet « Où sont les filles en mer ? » était de les sortir de chez elles et de leur faire rencontrer la mer différemment. Elles ont rencontré beaucoup d’acteurs du milieu maritime et le dessin devenait un prétexte pour raconter leurs expériences. J’ai aussi développé plusieurs projets à l’hôpital de Riantec cette année sur la thématique de la mer. Le dessin est prétexte à leur permettre d’échanger et de se raconter, à se dépasser pour pratiquer une technique. J’ai aussi mené un projet en addictologie à Brest avec un projet de broderie qui au final apporte un vrai calme. C’est très riche de vivre et partager cela. Cela me nourrit aussi. Ces échanges d’atelier leur apportent des choses et me nourrissent pour imaginer d’autre choses. La transmission via ces ateliers est surtout un prétexte à la rencontre.

