Stéphane Lavoué

Les théâtre sont comme des navires.

Invité par Éric Ruf à réaliser les portraits de la Troupe en 2015 puis en 2022, Stéphane Lavoué a multiplié les séjours au sein de la Comédie-Française depuis dix ans. Il a d’abord fait poser la soixantaine de comédiennes et comédiens devant son objectif. Ces séances émotionnellement chargées lui ont laissé la sensation merveilleuse d’avoir vu défiler autant d’univers intérieurs et toute la galerie des personnages du théâtre que sociétaires et pensionnaires avaient incarnés au fil des représentations. Il a ensuite capturé d’autres visages et réalisé des images des différents métiers exercés au sein de cette grande maison. En parallèle de ce travail de résidence au cœur de l’immense vaisseau du « Français », il a entrepris en 2021 un travail au long cours sur la Marine nationale, à l’École navale de Lanvéoc d’abord, puis embarqué à bord de plusieurs navires.

Il y a chez vous une fascination pour les visages, une tentative perpétuelle
de comprendre ce qu’est la photogénie. Comment envisagez-vous l’exercice du portrait ?

Je suis plutôt proactif dans mon travail de portraitiste. C’est une pratique qui demande, à mon sens, de mettre en scène en trouvant une lumière, un cadre. J’aime diriger un minimum les personnes que je portraiture. Dans ma photographie, j’invite les sujets, un temps, à inventer un univers avec moi, à ne pas être soumis à la hiérarchie des milieux. J’ai cette liberté d’être un peu disruptif, de leur permettre de sortir de leurs obligations. C’est d’autant plus vrai dans la Marine nationale où le respect de la hiérarchie est central. C’est le grand privilège d’un photographe de proposer cela. Je leur offre un moment d’expression plus libre autour d’une pratique qui n’est pas la leur.
Votre écriture de portraitiste s’est affirmée au fil de tes travaux. Une certaine douceur s’est installée dans vos images avec le temps. Vous avez gagné en maitrise dans la « direction d’acteurs ». Cela se ressent dans les derniers portraits des marins de la « Royale » dans lesquels une histoire se tisse entre le visage et le paysage de fond. Il semble que vous jouiez avec certains archétypes de la peinture pour fabriquer des images plus intemporelles.

Comment est né d’ailleurs ce projet de photographier la Marine nationale ?

Quand j’ai postulé pour la Grande Commande aux photojournalistes voulue par le ministère de la Culture et portée par la Bibliothèque nationale de France en 2021, j’avais vraiment eu envie de retourner sur les traces de mon enfance. J’ai grandi entouré de militaires : dans des casernes en Allemagne, et en Afrique pour suivre mon père, médecin militaire. Une période de ma vie que j’ai ensuite tenue à distance pendant une trentaine d’années. Récemment, j’ai ressenti le besoin d’explorer ce milieu, de comprendre les transformations de l’armée, le passage d’une armée de conscrits à une armée de métiers. En 2022, la Russie a attaqué l’Ukraine et les rapports géopolitiques ont basculé. Je me demandais comment ces transformations pouvaient impacter la typologie des jeunes recrues de l’Armée française. À l’École navale, j’ai photographié les élèves officiers. Ce fut mon premier contact avec la Marine nationale et ses traditions. En parallèle, j’ai débuté ma dernière résidence à la Comédie-Française, pour laquelle je me suis intéressé aux « servitudes », c’est-à-dire tous ces métiers qui sont au service du spectacle : régie, machinerie, technique de la lumière, maquillage, costumes, accessoires, décoration, service d’accueil, etc. Et pendant tout le temps passé en coulisse, dans les cintres, dans les ateliers, j’ai eu l’impression de vivre dans un sous-marin : coursives, lumière artificielle, aucune ouverture sur l’extérieur, etc. J’ai aussi découvert à la machinerie, une culture et une organisation du travail héritées de la marine : des équipes dirigées par des brigadiers et brigadiers chefs, fonctionnant par roulement, une garde nocturne évoquant pour moi les quarts à bord des navires. Chacun dans son « foyer », le « carré » de l’équipage, attend de pouvoir intervenir sur le pont/ plateau, montant et démontant les décors et lumières des spectacles au rythme de l’alternance.
En embarquant sur la FREMM (Frégate multi-missions) Bretagne, bâtiment ultra-moderne spécialisé dans la lutte anti-sous-marine, je me suis rendu compte que les traditions étaient encore présentes,
très vivaces, et qu’elles contribuaient à l’équilibre de la vie à bord d’un navire. Et, à ma grande surprise, j’ai aussi réalisé que les marins passaient une bonne partie de leur temps à « jouer ». Jouer au sens de « mettre en scène », « répéter ». En dehors des périodes d’engagement opérationnel, l’activité principale d’un marin militaire est de s’entraîner à faire face à tous les événements qui pourraient mettre en danger le fonctionnement et la performance du bateau. Et de rejouer sans cesse les différentes procédures d’engagement au combat afin de transformer les réactions de chacun en réflexes.

Chacun joue son rôle et endosse son costume ?

Oui, le costume et les accessoires : la tenue ignifugée du marin-pompier pour attaquer le feu après avoir détecté les premières fumées dans un local où a été caché la machine à fumée. Les supplétifs (cagoule, masque, gants) de combat en cas d’alerte, la combinaison de plongée s’il faut aller récupérer un homme à la mer ou le faux sang et les fausses blessures en cas d’impact missile simulé. Il s’agit d’entraîner visuellement et émotionnellement les marins. Ils « jouent » la guerre ! Chacun se demande à chaque fois jusqu’où ira le jeu. Poussera-t-on, lors de l’exercice, la mise en scène
jusqu’à l’intervention du médecin qui va évacuer par hélicoptère les blessés, rendu très réaliste par le faux sang répandu et les prothèses de fausse plaie ? J’ai souvent entendu « Et comment est-ce qu’on le joue aujourd’hui ? Est-ce qu’on le joue jusqu’à là ? ». Ce verbe est dans toutes les bouches de l’équipage.

Et alors dans l’autre sens, comment navigue-t-on à bord du grand navire de La Comédie-Française ? Quels sont les attributs de la marine que l’on retrouve au théâtre ?

Il y a des similitudes dans l’organisation de l’espace. Le théâtre est plein de coursives, qui sont elles-mêmes remplies de câbles, de boutes, d’éléments techniques qui peuvent ressembler à des coursives de bateau. Visuellement c’est très marquant.
Et puis, dans la tradition du fonctionnement du métier des machinistes, il existe, bien entendu, toutes ces superstitions communes. Les mêmes mots sont interdits sur scène et sur le pont d’un navire : les « fatals » !

"Le Soulier de satin" de Paul Claudel, œuvre monumentale construite en quatre journées qui narrent l’histoire de Don Rodrigue et Doña Prouhèze à l’époque des conquistadores et des navigations sur des mers lointaines a été monté la saison dernière par Éric Ruf. Comment avez-vous vécu
cette aventure de l’intérieur ?

J’ai eu la chance d’assister à la création de cette fresque théâtrale. Éric Ruf entretient un lien privilégié avec la mer, l’univers maritime. Il a dirigé l’équipe du projet comme un grand capitaine maintient le cap de son navire. Il m’a beaucoup inspiré. "Ce Soulier de satin" raconte aussi les combats maritimes entre la marine anglaise et la marine espagnole. Quand je lui ai parlé de mon projet de tisser des liens entre les univers maritimes et théâtraux, Éric Ruf, m’a immédiatement évoqué l’ouvrage "Le théâtre et la mer" de François Regnault dont la phrase introductive est « « Les théâtres parisiens sont comme des navires qui, en remontant la Seine, se sont échoués sur ses plages. Depuis, ils embarquent tous les soirs des passagers pour un voyage
immobile ». Cette lecture a confirmé mon intuition et fut le point de départ de la création d’une exposition photographique bicéphale.

Lorsqu’on regarde les portraits réalisés au sein de la Comédie-Française et de la Marine, s’opère une légère perte de repère visuels. La tapissière a des airs de pirate, le machiniste de matelot buriné, les jeunes matelots ont, eux, des visages de jeunes premiers. Est-ce ce que vous recherchez au moment de la prise de vue ? Tentez-vous de brouiller les frontières entre les deux univers pour en créer un troisième ?

Ça n’était pas un acte conscient au début. C’est un cheminement. Je garde en tête cette idée d’association. Les premières images que j’ai faites sont des portraits des machinistes. Au début de la résidence à la Comédie-Française je n’avais absolument pas cette idée en tête. Et puis, en effet, en commençant en parallèle à embarquer et à côtoyer les équipages de la Marine nationale, en échangeant avec Éric Ruf, en assistant aux répétitions du Soulier de satin, l’alchimie a opéré. Un monde est venu nourrir l’autre pour laisser émerger un troisième univers, plus onirique, qui échappe à ses origines documentaires, celui du « Navire amiral ».

Stéphane Lavoué, photographe et Emmanuelle Hascoët, commissaire d’exposition